Ce soir-là…

Ce soir-là, pour une fois, j’étais rentrée un peu plus tôt que d’habitude. Dans ces cas-là, les plus heureux ce sont les chiens, parce que leur patience pendant la longue attente de la journée est récompensée par une balade dans la campagne. Ravis de se dégourdir les pattes, mais surtout de fanfaronner auprès de leurs congénères, c’est avec une discrétion très relative que nous traversons le village. Ils savent qu’à l’angle de la dernière rue, je vais leur retirer leur laisse et qu’ils pourront courir en aboyant après chiens, vaches et chevaux, jusqu’à l’orée de la forêt.

Ce soir-là, les températures sont plutôt douces pour un mois de février. Les chihuahuas ont décidé d’en profiter, ils sont à la traîne, reniflant chaque herbe folle. De mon côté, je presse le pas, impatiente de quitter l’éclairage public pour me retrouver dans la pénombre du crépuscule, avec les étoiles pour seule lueur.
La tête à la renverse, le visage face à l’immensité du ciel, j’ai pour habitude de converser avec elles. Sans même leur donner rendez-vous, elles sont là à chaque fois, dans un ciel complètement dégagé. Comme si elles savaient d’avance qu’après ma journée passée derrière mon écran, j’allais venir les trouver. Que j’allais les prendre à partie, les questionner et leur demander de m’envoyer des signes qui sauront me rassurer.
Il n’y a pas de hasard, elles doivent me connaître à force, et deviner quand je vais venir les embêter avec mes doutes et mes incompréhensions. Elles m’écoutent toujours attentivement mais ne me répondent pas souvent, du moins pas avec leur voix. Ce n’est pas si grave, m’entretenir simplement avec elles me réconforte. C’est notre moment, et c’est déjà beaucoup.

Ce soir-là, je ne sais pas si mes étoiles étaient présentes, à m’attendre pour papoter. Je n’ai pas eu le temps d’arriver jusqu’à elles, quelqu’un d’autre avait davantage besoin que moi d’être écouté. Devant la dernière maison, juste avant que la route ne se transforme en chemin sableux, une petite mamie fermait son portail. C’est tout naturellement qu’elle m’a interpellée de sa voie chevrotante : « Vous allez vous promener ? Ohhh vous promenez vos petits chiens, qu’est-ce qu’ils sont beaux ! Vous habitez ici ? C’est drôle, je ne vous avais jamais vue. Vous vous promenez souvent par ici ? Mince, je ne vous ai jamais vue devant chez moi ».
Moi non plus, je n’avais jamais croisée cette grand-mère. Je ne connaissais d’elle que sa télé qui braille à tue-tête quand je passe sous sa fenêtre, me faisant supposer qu’elle ne doit plus entendre grand chose.

Ce soir-là, elle est venue à moi, comme un bateau perdu en mer qui aurait repéré un phare. J’ai vite saisi qu’elle passait le plus clair de son temps avec une fidèle compagne, la Solitude. C’est ainsi que cette dame, dont je connais désormais l’arbre généalogique mais pas le prénom, m’a ouvert le livre de sa vie. De ses peines surtout. C’est qu’à quatre-vingts ans, on en a connu des chagrins, des déceptions, des déroutes, des sacrifices et des drames.
Le drame de cette mamie, c’est d’avoir perdu son mari alors qu’il était âgé de 34 ans. Un cancer. « Vous voyez, ça existait déjà à l’époque », me précise-t-elle. « Il n’a pas profité. »
Elle me conte le travail à l’usine, les trois enfants à élever, la fille, comme elle dit, qui vient la voir quand même une fois de temps en temps. Et Dimitri, son petit-fils qui vient tondre la pelouse. « Oh je ne me suis pas remariée, pour les enfants vous savez. »

Ce soir-là, un souffle lourd et tiède vient s’appesantir sur mes épaules. L’inconnue aux cheveux blancs me parle d’Eric, son fils aîné, que je soupçonne être son enfant préféré. Son Eric, celui qui a ébranlé une deuxième fois la vie de cette femme et lui a laissé le coeur en miettes. Parti trop tôt, tout juste en retraite, lui non plus n’a pas profité. A peine a-t-elle prononcé ces mots que ses yeux se voilent, elle porte la main à son visage. Je vois sa gorge se serrer et parvenir péniblement à me dire « Je n’arrive pas à m’en remettre. C’est comme s’il était encore là. Vous allez dire que je suis folle, mais des fois je crois qu’il est là, avec moi ».
Je voudrais lui dire que non elle n’est pas folle, que oui, il est là, oui c’est lui. Je voudrais rassurer cette petite grand-mère, alléger son coeur en lui livrant ce que j’ai compris de l’incarnation. Lui assurer que le voyage de l’âme continue bien après cette vie-là. J’aimerais partager avec elle mes lectures et mon apprentissage sur le sujet, pour l’apaiser. J’essaie de lui glisser quelques bribes, mais elle n’entend pas. C’est un disque rayé. Elle me demande pour la troisième fois où j’habite et me raconte encore que sa maison est petite mais qu’elle est bien agencée, avec trois pièces et une grande salle de bain. « Oh vous l’auriez vu quand on l’a achetée, vous ne seriez pas entrée dedans. Mais c’est une belle petite maison maintenant. Mon mari n’en a pas profité ».

Ce soir-là, j’ai la sensation que le temps a ralenti son cours. Je suis entrée dans une parenthèse. Un moment fort en émotions et en énergie, un moment troublant de sincérité, un moment que les mots ne peuvent retranscrire.

Ce soir-là, un souffle lourd et tiède vient s’appesantir sur mes épaules. J'ai vite compris qu'elle passait le plus clair de son temps avec la Solitude...

Ce soir-là, la grand-mère que je viens de rencontrer vacille au propre comme au figuré. Les pans de sa chemise de nuit volettent doucement au gré du vent. On dirait un gentil fantôme qui hante les lieux, faute de meilleure occupation. A la fois perdue dans ses souvenirs, la mémoire à court terme lui faisant défaut, elle est pourtant si lucide. « J’attends la mort mais je n’ai pas peur. Ca arrivera bientôt ».
Au détour de ses réminiscences, elle semble remarquer ma présence « Excusez-moi je ne suis pas présentable, j’ai mis mes vieux souliers, j’en ai des neufs vous savez, mais je ne sais pas pourquoi je préfère mettre ceux-là. Mais je vous embête là, vous avez envie de rentrer chez vous, il est tard ». Et puis, avant que j’ai le temps d’ouvrir la bouche, elle repart dans le passé, et remet en route la litanie des souvenirs. Accoudée sur sa solitude, elle aime aussi me décrire ses habitudes : « La télé je ne la regarde pas, j’écoute plutôt les bonnes femmes raconter des conneries à la radio ».

Ce soir-là, je mesure le vide d’un quotidien comme celui de cette vieille dame. La vie qui est passée, laissant la place à l’absence, les absences. Les journées qui se succèdent sans rien avoir de particulier à offrir, à part peut-être une nouvelle tête qui déambulerait dans le périmètre autour de la maison. Quelques mots échangés avec une personne qui daignerait s’intéresser à elle ou qui serait disponible un instant, pour écouter.

Ce soir-là, le ciel est déjà bien noir quand elle me dit « Vous reviendrez quand il fera jour, je vous montrerai l’intérieur de la maison, je vous ferai visiter. J’ai des belles fleurs dans mon jardin, plein d’hortensias l’été, vous verrez. » J’ai à mon tour la gorge qui se noue, mais je lui réponds que je reviendrai avec plaisir.
Je ne peux pas m’empêcher d’en vouloir à ce monde occidental vraiment mal fichu qui n’a rien prévu pour que les personnes âgées conservent une place dans la société. Elles ont besoin d’occupations et de voir du monde, surtout à la campagne. Je blâme nos codes qui mettent sur un piédestal la jeunesse et déprécie la vieillesse. Je vitupère notre incapacité à tisser des liens entre les générations, à ne pas prévoir de temps pour ça.
J’aimerais pouvoir revenir demain après-midi, avec des muffins au chocolat et du thé, que l’on dégusterait en tournant les pages de ses vieux albums photos. Sauf que la vie ce n’est pas ça, demain sera une longue journée passée à trimer entre quatre murs, pour arriver premier dans la course à la consommation. Le mécanisme est bien huilé pour nous déshumaniser.

J’arrive péniblement à glisser une phrase au creux de son monologue. Je dois y aller, préparer le dîner. « Oh oui bien sûr, je vous embête. Au revoir, à bientôt ».

« Je suis contente de vous avoir connue » ajoute-t-elle, en me pressant le bras. Elle regagne le pas de sa porte d’une démarche chancelante. Je sens son regard dans mon dos qui ne me quittera pas jusqu’à ce que ma silhouette disparaisse, dans l’obscurité.

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17 Commentaires

  • Nat dit :

    Très émouvante rencontre. Merci pour le partage. Bon week-end

  • Alice dit :

    Je navigue souvent sur ton blog mais ceci est mon premier commentaire. Dis toi que grâce à toi cette petite mamie ne sera pas oubliée:) De part ta jolie plume, on distingue très bien son attitude face aux batailles qu’elle a pu mener par le passé… Oui n’hésites pas à aller lui rendre une petite visite, ça lui fera plaisir!

  • Élodie dit :

    Il y a beaucoup d’émotions dans tes mots <3. C'est là une très belle rencontre, comme tu le dis qui fait réfléchir sur notre place dans la société, et sur la place de nos anciens que beaucoup ne veulent pas voir … Merci pour ce moment partagé !

  • C’est un très beau récit Angélique, qui m’a beaucoup touchée…
    Je n’ai pas vraiment eu de liens avec mes grand-parents étant petite (je n’ai qu’une grand-mère avec qui je n’ai jamais eu d’affinités), et ça m’a beaucoup manqué lorsque je voyais la complicité de mes amies d’enfance avec les leurs.
    Tu as raison, cette société est mal fichue, même si je vois émerger par ci par là de belles initiatives, comme des crèches ou des cantines où l’on permet aux personnes âgées et aux enfants de se rencontrer et de tisser des liens.
    Je me suis promises de ne jamais abandonner mes parents à cette solitude, et même si la vie fait que ce n’est pas toujours facile, j’espère vraiment pouvoir honorer cet engagement et être là quand ils en auront besoin, comme ils ont toujours été là pour moi :)

  • Thibault dit :

    C’est mon premier message sur ton blog. En effet, partageant ton quotidien, je pensais que l’on pourrait penser à un manque d’objectivité. Une fois n’est pas coutume, pour cet article qui m’a particulièrement touché, je te renouvèle mon soutien et cette fois, sur ton blog. J’aime ta sensibilité, ton engagement sans faille, ton écriture… Tu es dans le vrai. Merci pour ce partage, tu as tant à donner ! Merci aussi pour l’hommage rendu à cette femme en détresse. Ton blog est une vraie pause dans un quotidien chargé, une prise de recul sur nos habitudes.

  • Gwen dit :

    Waoh… Très beau texte, plein d’émotions…

  • Aurélie dit :

    Tu m’as mis les larmes aux yeux… Une rencontre très émouvante, très bien conté, un très beau texte que j’ai pris plaisir à lire. Merci

  • Camael dit :

    Bonjour

    Tu vois,…, les étoiles ont répondue ! Par l’entremise de cette dame, elle t’ont conté leur solitude. Elles sont comme ces personnes âgées que l’on ne distingue plus tellement on les voit. Elles font partie du paysage, elles sont comme une évidence qui échappe à notre prise de conscience. Tu as rencontré une fleur, la même que ces milliers pour lesquelles on ne prête pas (plus) attention, empêtrés entre notre passé et déjà les promesses d’un futur, incapables à se soustraire d’une société qui se moque du présent. On dit que l’indifférence est pire que le mépris. Mais cette indifférence nous rappelle encore à notre existence là où l’inconscience nous évapore.

    Merci pour ce moment de poésie, « sous les étoiles ».

  • Anne-So dit :

    Tu as un vrai talent, ta façon de décrire cette rencontre, ouhaou, j’en suis toute retournée. Bravo <3

  • Kat dit :

    Très beau texte Angelique on sent l’émotion. La tristesse de cette mamie, la part de culpabilité que l’on a de devoir vivre les uns à côté des autres sans pouvoir faire plus. Ma grand mère est morte il y a 3 ans elle vivait seule depuis plusieurs années et souffrait de solitude. Merci pour ce partage.

  • Pierre dit :

    Je suis surpris en lisant cet article…. On dirait que tu souhaites montrer ton empathie, ta compassion, ton amour de l’autre…. Et en arrivant à la fin de l’article tu invoques « le sacro-saint monde occidental » qui t’empêcherait de créer un vrai lien avec cette personne…. Quand on veut accorder du temps aux autres on le peut non? Je vois dans cet article une façon de montrer comme tu écris bien, comme tu es une bonne personne et surtout comme tu veux le montrer et qu’on te le dise… Certaines rencontres, « si précieuses » à tes yeux, pourrait être chéries et conserver dans ton intimité plutôt que dévoiler sur la blogosphère.

    • angelique_glamconscious dit :

      Je suis surprise en lisant ce commentaire… Tu fais beaucoup de suppositions, c’est dommage. Tu me prêtes des intentions que je n’ai pas. Ecrire cet article n’avait aucun but précis si ce n’est celui de montrer la solitude de certaines personnes, et en particulier celle des personnages âgées. Je ne suis, pour ainsi dire jamais, en contact avec la vieillesse ou la fin de vie, elle est venue me trouver et ça m’a marquée. J’ai bien conscience que je n’ai rien fait de particulier à part me trouver à un endroit où quelqu’un avait besoin de parler, je n’ai fait qu’écouter, donc ça ne fait pas de moi quelqu’un de spécialement bon, je n’ai jamais pensé ça de moi. Je suis assez choquée, en fait, de lire une telle analyse.
      Plusieurs personnes m’ont dit qu’en lisant mon texte, elles avaient pensé à leur grand-parent qui vit seul. C’était simplement ça mon intention : faire réaliser à quel point la vieillesse coupe les liens sociaux. En Asie les personnes âgées sont considérées comme des sages et conservent une place particulière dans le foyer, dans la famille. C’est ça que je pointe du doigt. Malheureusement comme la plupart des gens, j’ai un quotidien bien chargé, et je cours après le temps pour mener à bien tout ce que j’ai à faire. Suite à cette rencontre, je me suis dit que les choses auraient pu être pensées autrement dans notre société, qu’au lieu de consacrer 50 heures par semaine à une entreprise, on pourrait instaurer des heures sociales pour passer du temps avec les personnes âgées, les handicapés etc. Que ça devienne culturel de s’écouter, de faire attention à l’autre.
      Dans tous les cas, je n’ai ni la prétention d’avoir les solutions à chaque problème que je souligne ni celle d’être une sainte.
      Pour ce qui est de la rédaction de cet article, je fais encore bien ce que je veux des rencontres ou des expériences que je fais. Certaines personnes les racontent dans des livres, en font des films, d’autres écrivent des articles, ça n’enlève en rien le caractère spécial qu’on porte à ce moment spécial, au contraire. Ca fige le souvenir qui a tendance à s’évaporer avec le temps et ça peut inspirer ceux qui lisent ou regardent ce qu’on a retranscrit.
      Je te trouve en tout cas bien moralisateur, je n’aurais jamais crû débattre sous un tel article.

      • Camael dit :

        Effectivement tu n’as pas à débattre, encore moins te justifier. Toute beauté, toute joie, est à chérir en son sein, mais la partager est beaucoup mieux, et si c’est avec le cœur, avec bienveillance et amour, c’est alors que nait la poésie.

  • Ton article m’a mis les larmes aux yeux, ça a dû faire beaucoup de bien à cette dame de parler un peu..

  • Sana dit :

    Joli… émouvant.. bien écrit… Solidaire de ton sentiment d’impuissance.. Et puis c’est quoi la vie, ça passe trop vite.

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